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Judith Bellavance | Le goût de la durée

Le goût de la durée

Judith Bellavance | Le goût de la durée

Vernissage : date à venir

 

Le goût de la durée a germé dans le cadre de mes fonctions en tant que thanatopracteure durant l’été 2018 en Gaspésie. Je me suis rendue dans la petite municipalité de Douglastown pour aménager le sous-sol de l’église selon les dernières volontés d’une défunte qui désirait être exposée dans son patelin. Interpellée par la polyvalence et l’aspect de ce vaste sous-sol servant de salle communautaire, j’y suis rapidement retournée pour découvrir l’ensemble du bâtiment. J’y ai repéré des indices révélateurs des multiples fonctions attribuées à ce lieu et j’ai décidé d’y réaliser un « récit photographique ». Je suis retournée à Douglastown à l’automne 2019 avec l’objectif de collecter ces indices en privilégiant ce point de vue qui caractérise mon travail photographique et d’utiliser ce matériel pour « raconter » une histoire inspirée, vivante et singulière.

 

Douglastown est en transformation perpétuelle, entre autres parce que de nouveaux arrivants s’y établissent. Elle allie ainsi tradition et innovation, héritage et modernité, rusticité et actualité que de nouvelles pratiques socioculturelles et économiques ont implantés, s’entremêlant à un patrimoine culturel omniprésent. Et comme la Gaspésie s’étend sur un vaste territoire, une identité propre, forte et constitutive s’est développée sur cette parcelle de territoires. Cette identité, tout comme l’environnement dans lequel elle se communique, cette communauté se l’est fièrement appropriée. En faisant de cet espace le théâtre de maintes activités, en le prégnant d’un sentiment d’appartenance palpable, cette communauté l’exprime haut et fort.

 

Je me suis donc lancée sur les traces de certains rites et coutumes propres à la localité de Douglastown. Avec Le goût de la durée, je me suis demandé comment est utilisé aujourd’hui tout un patrimoine culturel – parfois dépaysant, parfois familier; quelles sont les manières qu’ont privilégiées, sciemment ou non, les résidents de cette localité pour faire vivre, persister, subsister ce patrimoine ; comment s’y inscrit ce sentiment d’appartenance plus haut évoqué. J’ai cherché à y collecter des signes: vestiges d’une culture ancienne, artisane, réminiscences de passe-temps et de savoir-faire, indices laissant deviner l’institution de nouvelles habitudes ou de nouvelles activités, traces d’efforts et de résistance déployés pour préserver l’histoire et la grégarité… Sans chercher à documenter l’aspect des lieux, je donne à le reconnaître de manière emblématique, poétique. J’appelle à percevoir, ou à « lire », l’endroit à la lumière de ses particularités que j’ai magnifiées.

 

La démarche qui m’a conduit à la création du projet Le goût de la durée est circonscrite dans l’espace et le temps. Dans ce contexte spécifique, j’ai travaillé à partir du répertoire matériel que m’a offert ce lieu. J’ai agi comme une écrivaine qui s’est rendue sur les lieux où elle campera son prochain récit dans le but d’en étudier le climat et d’examiner les habitudes de leurs résidents. Comme cette écrivaine, je me suis imprégnée de ces us, puis me suis servie de ma démarche d’observation pour produire cette histoire, la mienne étant photographique.

 

Judith Bellavance

Démarche

Ayant d’abord œuvré dans le milieu de la peinture, j’ai toujours été intéressée par les détails qui se dévoilent à celui qui observe. En me concentrant sur les plus menus d’entre eux, j’en suis venue à la photographie que je pratique avec mon expertise de peintre. De la texture d’une aile d’insecte à l’empreinte d’un bas sur une cheville dénudée en passant par le débordement d’un rouge à lèvres sur une image retouchée, j’ai entrepris de collecter, de classer, d’ordonner et d’archiver tant des objets que des images, d’accumuler ces divers éléments où il est possible d’y percevoir quelques parcelles de notre humanité. Cheveux, animaux, porcelaines et sous-bois sont quelques exemples d’objets que l’on peut relever dans cette banque que j’approvisionne sans cesse, tel un répertoire du quotidien et du désir.

Collectionnant, regroupant, associant ces objets, les photographiant et les détournant, aussi, de leur fonction première, je souligne la charge mnémonique qu’ils portent. Dans mes œuvres, les objets sont vecteurs de mémoire et de sensations. Ils ont, en outre, le potentiel de suggérer des histoires, souvent énigmatiques, que j’articule autour de l’expérience de la perte. Intime, mystérieuse ou familière : dans chacune de mes œuvres, je mets des liens de contiguïté et de proximité en exergue tout en proposant ma vision de l’altérité. J’assigne à ces objets un rôle soit de sujets, voire de personnages, soit d’éléments symboliques pour composer et proposer des histoires photographiques, telles des natures mortes du XVII siècle : ils y incarnent des protagonistes ou ils y suggèrent des actions tout juste survenues, qui, tous ensemble, constituent les composantes des fictions que je crée. Voilà qui m’amène, dans un second temps, à travailler sur des narrations, des enchaînements, des déroulements. Mon travail photographique relève donc de la composition, de la narration et de la suggestion : il est le résultat d’une démarche consistant à amasser, archiver puis à rapprocher pour enfin montrer et raconter tout à la fois.

Lors de mes « cueillettes de détails et d’objets », autrement dit lors de mes prises de vue, avant de procéder à ce travail de fictionnalisation, j’oriente mes observations et mes recherches autour de l’expérience de la perte ; je suis fascinée par tout ce qui nous échappe : mots, souvenirs, illusions, jeunesse, relations… En parallèlement à mon travail artistique, j’ai complété des études en thanatologie au printemps 2019 et je pratique depuis le métier de thanatopracteure. Je m’approche donc de plus en plus de l’expérience de la perte par le biais de ma proximité avec le deuil. Cette proximité m’ouvre les portes de nombreux rituels à explorer et à inventer, ce qui se perçoit dans mon travail de création, nourri chaque jour davantage par ma réflexion autour de l’altérité, de la perte, de l’absence et du désir.

 

Biographie

Dans mon travail de création, j’utilise les traces laissées sur les objets et les corps pour aborder les thèmes de l’altérité, de la perte, de l’absence et du désir. Par mon souci du détail et mon travail sur le fragment, mon approche de la photographie conserve le référent et les qualités de document de ce médium. J’ai complété un baccalauréat en arts visuels à l’Université Laval à Québec. Mon travail a été appuyé par le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts du Canada. Mes œuvres se retrouvent dans plusieurs collections publiques et privées.