Céline Huyghebaert | Un cas particulier / A specific woman
Du 18 mars au 24 avril 2021 | From March 18 to April 24, 2021
Chère XXXXXXX,
J’ai bien reçu tes lettres. Certaines sont arrivées ouvertes, et je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur que quelque chose en soit tombé. Je t’avoue que je les manipule avec un soin relatif malgré leur fragilité. Non pas parce que j’en mets en doute la valeur, mais parce que tu ne me pardonnerais pas de me laisser intimider par leur beauté. Tout ça pour te dire que j’ai enfin fini de les trier. J’ai attribué à chaque fragment un thème avant de l’épingler ou de le coller sur les murs de ma chambre. Je vis et dors dans tes «paysages», tes «silences», tes «fragments de corps», tes «abris», tes «voix», tes «noirs», tes «soins», tes «effets d’ombre et de lumière». Nommer ton travail me fait peur. Comme toi, je pense que seuls les morts ont une identité stable que l’on peut facilement circonscrire, mais je n’ai pas trouvé d’autres moyens que ces catégories pour archiver ton travail. Récemment, je suis retombée sur une conversation dans laquelle Marguerite Duras proposait de nommer « suppressions » les trous, les blancs, les retraits que l’on opère dans les œuvres. Je trouve que ce terme va parfaitement à ce que tu essayes de faire. Ce n'est pas un hasard si c'est Duras qui nous offre ce mot, alors qu'elle nous accompagne depuis nos premiers échanges. Si je m'écoutais, je te proposerais de faire de tes suppressions une exposition. Elle serait telle que tu l’as décrite dans une de tes lettres. C’est, il me semble, la seule façon de surmonter la tentation de remplir les trous de ton histoire.
Réponds-moi vite et sincèrement,
Céline Huyghebaert.
Une correspondance avec Anna Banana, Anna-Jane McIntyre, Andrée-Anne Dupuis Bourret, Angela Grauerholz, Anne-Marie Proulx, Annie Conceicao-Rivet, Barbara Claus, Camille Lamy, Carol-Ann Belzil-Normand, Caroline Ariane Bergeron, Caroline Boileau, Catherine Aboumrad, Celia Perrin Sidarous, Charlotte Biron, China Marsot-Wood, Cindy Dumais, Claire Savoie, Clarice Lispector, Dominique Sirois, Emmanuelle Jacques, Gabriele Münter, Geneviève Massé, Helena Martin Franco, Heidi Barkun, Jacinthe Loranger, Janie Julien-Fort, Jenny Lin, Jocelyne Thibault, Judith Bellavance, Julie Delporte, Julie Hétu, Katherine Melançon, Marie-Douce St-Jacques, Marie-Laure S. Louis, Marion Paquette, Maryse Goudreau, Mathilde Forest, Maude Arès, Maude Pilon, Mélissa Longpré, Mimi Parent, Nadège Grebmeier Forget , Nicole Panneton, Pascaline Knight, Pavitra Wickramasinghe, Rachel Echenberg, Sandra Volny, Sarah Boutin, Sarah Madgine, Shazia Ahmad, Stéphanie St-Jean Aubre, Sophie Jodoin, Véronique Levesque-Pelletier, Virginie Fauve, Xénia Lucie Laffely, Yen-Chao Lin, Zelda Fitzgerald.
Céline Huyghebaert développe une œuvre transdisciplinaire à la croisée de la littérature et des arts visuels. Elle privilégie le livre comme forme et médium, les matériaux pauvres et les gestes collaboratifs. Son écriture hybride mêle texte, imprimé, collage, photo, céramique et vidéo. La plupart de ses projets se déploient sous la forme de l'enquête. Ils se construisent à partir de fragments de discours collectés — témoignages, archives, paroles informelles ou institutionnelles — qu’elle mêle, déplace et réagence pour révéler ce qui est occulté dans les récits officiels. Elle interroge de cette manière les systèmes de langage dominants : médicaux, institutionnels, historiques, journalistiques — et cherche à créer des langues ou des formes qui viennent contre-balancer ces régimes.
Remerciements : Bourse Claudine et Stephen Bronfman en art contemporain, Conseil des arts du Canada, Artexte.
Dear XXXXXXX,
I received your letters. Some of them arrived open, and I can't help but worry that something might have fallen out. I admit that I handle them with relative care despite their fragility. Not because I doubt their value, but because you would not forgive me for letting myself be intimidated by their beauty. All this to say that I have finally finished sorting them. I assigned a theme to each fragment before pinning or gluing it to the walls of my room. I live and sleep in your “landscapes,” your “silences,” your “body fragments,” your “shelters,” your “voices,” your “blacks,” your “care,” your “effects of light and shadow.” Naming your work scares me. Like you, I think that only the dead have a stable identity that can be easily defined, but I haven't found any other way to archive your work than these categories. Recently, I came across a conversation in which Marguerite Duras suggested calling the gaps, blanks, and deletions we make in works “suppressions.” I think this term perfectly describes what you are trying to do. It is no coincidence that it is Duras who offers us this word, as she has been with us since our first exchanges. If I listened to myself, I would suggest that you turn your deletions into an exhibition. It would be just as you described it in one of your letters. It seems to me that this is the only way to overcome the temptation to fill in the gaps in your story.
Please reply quickly and honestly,
Céline Huyghebaert.
Correspondence with Anna Banana, Anna-Jane McIntyre, Andrée-Anne Dupuis Bourret, Angela Grauerholz, Anne-Marie Proulx, Annie Conceicao-Rivet, Barbara Claus, Camille Lamy, Carol-Ann Belzil-Normand, Caroline Ariane Bergeron, Caroline Boileau, Catherine Aboumrad, Celia Perrin Sidarous, Charlotte Biron, China Marsot-Wood, Cindy Dumais, Claire Savoie, Clarice Lispector, Dominique Sirois, Emmanuelle Jacques, Gabriele Münter, Geneviève Massé, Helena Martin Franco, Heidi Barkun, Jacinthe Loranger, Janie Julien-Fort, Jenny Lin, Jocelyne Thibault, Judith Bellavance, Julie Delporte, Julie Hétu, Katherine Melançon, Marie-Douce St-Jacques, Marie-Laure S. Louis, Marion Paquette, Maryse Goudreau, Mathilde Forest, Maude Arès, Maude Pilon, Mélissa Longpré, Mimi Parent, Nadège Grebmeier Forget, Nicole Panneton, Pascaline Knight, Pavitra Wickramasinghe, Rachel Echenberg, Sandra Volny, Sarah Boutin, Sarah Madgine, Shazia Ahmad, Stéphanie St-Jean Aubre, Sophie Jodoin, Véronique Levesque-Pelletier, Virginie Fauve, Xénia Lucie Laffely, Yen-Chao Lin, Zelda Fitzgerald.
Céline Huyghebaert develops transdisciplinary work at the intersection of literature and visual arts. She favors books as a form and medium, humble materials, and collaborative gestures. Her hybrid writing combines text, print, collage, photography, ceramics, and video. Most of her projects take the form of investigations. They are constructed from fragments of collected discourse—testimonies, archives, informal or institutional statements—which she mixes, shifts, and rearranges to reveal what is obscured in official narratives. In this way, she questions dominant systems of language—medical, institutional, historical, journalistic—and seeks to create languages or forms that counterbalance these regimes.
Acknowledgements: Claudine and Stephen Bronfman Fellowship in Contemporary Art, Canada Council for the Arts, Artexte.

